L'EXCLUSION DES REQUERANTS ET SES CONSEQUENCES
Il est impossible de mettre en marge des milliers de personnes comme un objet posé dans un coin sombre afin qu’on l’oublie. Lorsqu'un requérant arrive en Suisse, certes on leur donne de quoi (sur)vivre, un logement et un minimum financier (voir coût).

Mais est-ce qu'on se soucie de les aider à soigner leur passé souvent très lourd? Quels sont les moyens mis en oeuvre pour leur expliquer notre société, les aider à comprendre nos lois et us et coutume? Comment les aide-t-on à trouver un travail, une intégration sociale? Comment les accueille-t-on et comment aidons-nous à ce qu'ils soient accueillis par les résidents suisses? (voir facteurs d'intégrations). Les conséquences ne sont pas négligeables et nous en portons une part de responsabilité.

1 Conséquences au niveau de la criminalité

Le rapport récent établi par le groupe de travail « Criminalité des étrangers » produit par le Département fédéral de justice et police (DFJP) montre que le taux des requérants d’asile délinquants est le plus important. Mesurée à la population adulte moyenne des différentes catégories, la proportion des personnes condamnées de nationalité suisse est de 0,8%, alors que celle des personnes de nationalité étrangère s’élève à 1,3% et atteint 7,8% chez les requérants d’asile (1). Remarquons toutefois que ce nombre reste encore faible par rapport à l'ensemble des personnes étrangères et même des requérants d'asile en Suisse.

Ce sont le plus souvent de jeunes hommes qui sont influencés par des structures chaotiques, par des événements violents vécus dans leur pays de provenance. Le statut temporaire de leur séjour déclenche beaucoup d’insécurité. Ce sentiment influe également sur le respect des conséquences d’un délit : ils n’ont souvent plus rien à perdre. Tentations face à l'opulence apparente du pays d’accueil, occasions favorables, marchés illégaux et isolation sociale, tant de facteurs qui poussent à commettre des délits. Les autorités cantonales chargées des poursuites pénales ont en outre relevé que les organisations criminelles tentent, de manière ciblée, de s’adjoindre les services des requérants d’asile lors de petits trafics de stupéfiants. La fragilité, l'incertitude la précarité dans laquelle se trouvent ces derniers dans les premiers mois de leur séjour en Suisse. La confrontation à une société suisse qui étale sa richesse sans pouvoir vraiment en profiter. Autant de raisons qui favorisent les tentations et les dérapages. (voir dossier Délinquants)
Le rapport du DFJP explique que beaucoup de délits commis par des requérants sont perpétrés au cours des 24 premiers mois suivant leur arrivée en Suisse. Il précise aussi qu’au-delà des problèmes de vols ou de trafics de drogue, une grande majorité des délits relève de violations de dispositions relevant du droit des étrangers (autorisation de séjour non en règle, voir permis de séjour). Les requérants sont par ailleurs particulièrement surveillés par les institutions étatiques du pays. Ils sont donc rapidement découverts en cas de délits. Cela se répercute de nouveau sur le nombre des condamnations et les statistiques.

2 Conséquences psychologiques

il est très difficile de réunir les conditions permettant d’instaurer un soutien adéquat dans le contexte d'incertitude entourant les requérants d'asile. L’incertitude quant à l’avenir et la possibilité d’un renvoi dans le pays d’origine, sont vécus par les victimes de violences ou de torture comme une épée de Damoclès dont la menace est ressentie comme la continuation de l’oppression subie dans leur pays d’origine. «En prison, tous les matins on se demandait si on allait venir nous chercher pour nous exécuter, aujourd’hui tous les matins je me demande si l’on va m’expulser et me renvoyer là-bas» déclare un requérant d’asile après cinq ans de séjour provisoire.

Nous constatons qu'un nombre important de personnes ont recours à des traitements médicaux, souvent en lien avec des troubles somatiques et psychologiques. Un état dépressif est très souvent détecté. Il y a apparemment un nombre important de personnes se retrouvant à l’AI après plusieurs années de vie en Suisse. Nous observons un absentéisme important aux cours de français expliqué en partie par les maladies à répétition et le « Je n'en peux plus, j'ai même plus envie de sortir de chez moi ».

L’impossibilité dans laquelle se trouve le requérant d'asile de reprendre une existence «normale» et de refaire des projets pour l’avenir, notamment pour ses enfants, le maintient dans un état de non-existence et renforce le sentiment d’isolement ou d’exclusion propre aux victimes de la violence organisée. La persistance d’un état anxieux élevé, associée à un sentiment d’injustice devant les difficultés administratives vécues comme une non-reconnaissance du traumatisme subi, constitue un handicap difficilement surmontable, limitant ainsi les possibilités d’une assistance psychosociale adéquate.

3 Témoignages

Ils sont illustratifs de cette situation :

« On n’a pas d’argent alors on reste à la maison. C’est une prison pour nous, la Suisse. Cela fait dix ans qu’on est là sans pouvoir sortir du pays. Je suis triste…On a demandé plusieurs fois à Berne qu’on nous laisse aller au Kosovo cet été. Pas de réponse. J’ai cherché chaque jour la réponse dans la boîte aux lettres. On devient nerveux, la tête, c’est fini, on prend des médicaments. »

« Je ne sais pas si finalement on va rester. On ne sait pas si on doit partir ou si l’on va rester. On sait pas comment notre vie va aller. Je n’ai même pas envie de sortir. Pour aller où ? Ma vie est comme brisée, abîmée… »

« …On m’a pas prise pour un apprentissage à cause de mon permis. Je peux dire que ça m’a cassée à 15 ans, et après c’était trop tard. J’étais tellement découragée que j’ai laissé tomber les études.. ».

4 Conclusion

La période d’attente de la décision qui peut durer plusieurs années, génère une tension et une incertitude dont les effets sont particulièrement graves sur le plan psychique. Une dégradation progressive produit, après quelques années un degré d’invalidité important et une perte complète d’autonomie (2). "Ils décompensent , ils ne supportent plus l'incertitude" nous affirmait dernièrement un médecin de la Planchette à Aigle.

Le paradoxe est qu'une maladie grave (qui ne peut être soignée dans le pays d'origine) peut permettre à un requérant d'obtenir un permis B humanitaire. Ainsi il est préférable d'être très malade. Z, éthiopienne, depuis six ans en Suisse a trois enfants, dont le dernier est né à Aigle. Elle a reçu son ordre de renvoi. Nous avons écrits au Chef de Département, faits des pétitions. La réponse est éloquente : « Il n'y a pas possibilité de permis humanitaire pour les ressortissants de ce pays, toutefois ne vous inquiétez pas, car l'Ethiopie ne reprend pas les personnes ayant fui »! Z. se retrouve dans une situation inextricable et se voit ballottée au grès des accords futurs entre la Suisse et son pays! Elle n'est « plus chez nous » et ne peut pas être « chez elle », elle n'existe plus! Ses enfants sont suivis par un médecin à cause de leur asthme. C'est selon le SAJE, la seule piste à suivre pour obtenir le fameux permis B, gage de sécurité à long terme, gage de planter ses racines sur un petit bout de la planète, de permettre à ses enfants d'évoluer sereinement. Comble de mal chance...ils vont mieux et le pédiatre ne peut fournir le certificat désiré. Ce témoignage exprime à lui tout seul les contradictions de notre politique d'accueil. Beaucoup d'entre nous développeraient des maladies psychiques ou psychosomatiques dans de telles conditions! Et nous pouvons nous demander comment cette personne peut élever ses enfants dans un climat serein qui permettent à ces derniers de se construire un avenir.

Outre les problèmes sociaux évoqués ci-dessus, nous relevons conjointement avec d'autres professionnels d'associations d'entraide qu’il n’est psychiquement pas tenable de vivre six à huit ans avec un permis F s’il n’y a pas un minimum d’intégration des requérants d’asile dans des activités stimulant l’autonomie et l’estime de soi.

Dans nos activités, nous ne faisons pas de discrimination en fonction des permis de séjour. Ce serait le comble de le faire, lorsqu'on prétend aider les personnes à vivre ensemble dans un même quartier (voir objectifs) . Les requérants sont souvent les plus assidus, même s'ils sont très irréguliers, car en situation qui les fragilisent. Ils se réjouissent de l'accueil qui leur est fait et essayent selon leurs moyens d'y répondre, le plus souvent en nous invitant chez eux. Nous aurions beaucoup à gagner à moyen et long terme, que ce soit en matière de coût social, de sécurité, de bien-être d'offrir aux requérants de réelles possibilités de s'intégrer, dans le sens d'un échange, d'un dialogue interculturel. Mais il ne semble pas que nos autorités prennent cette direction (voir révision).

.

1 Les textes à consultés sont tirés du dossier de presse « politique en matière d’asile » du département fédéral de justice et police, service information

2 Dr. L. SUBILIA, « impact des délais d’attente sur la santé des demandeurs d’asile victime de violence organisée et de torture. » Hôpital universitaire de Genève, 1998.

Obtenir un permis B

Coût de l'asile